Cooptation assistée par ordinateur

On sait que le premier canal de recrutement est le réseau de relations personnelles et professionnelles. On sait aussi que dans certains secteurs où le turnover et/ou les difficultés de recrutement sont élevés, il est courant d’encourager les salariés à mobiliser leur réseau en leur offrant des primes de cooptation. Deux services français qui ouvrent aujourd’hui même ont l’ambition d’utiliser Internet pour développer le principe et devenir « intermédiaires en cooptation ». Les sites généralistes de réseautage, qui s’intéressent de plus en plus à l’emploi, investissent également le terrain. Voici quelques idées à chaud et en vrac.

NB : billet initialement ici publié sur www.surlemploi.com.

Quelques mois après la naissance du principe aux Etats-Unis (H3, KarmaOne…), deux acteurs français ont donc mis en ligne aujourd’hui les premiers sites nationaux proposant aux internautes de se transformer en chasseurs de tête… avec prime au résultat.

Le premier, Jobmeeters, a officiellement présenté son offre de service cet après-midi à la convention e-RH (sessions de présentations à destination des DRH). On y a appris qu’un coopteur inscrit sur le site percevrait une prime d’un montant minimum de 150 € si un recrutement était réalisé par son entremise. Le modèle économique repose sur la facturation de la diffusion des offres d’emploi auprès des coopteurs potentiels (la grille tarifaire n’est pas encore officielle, même s’il y a eu quelques « fuites »…).

Le second site, CooptIn, a également été mis en ligne aujourd’hui, mais on ne dispose pas pour le moment d’informations sur la « récompense » destinée aux coopteurs, et encore moins sur les tarifs recruteurs. Une chose est sûre par contre : c’est Keljob, l’un des plus grands sites emploi français, qui est derrière cette initiative, ce qui lui donne un certain poids.

Mais revenons sur la convention e-RH. Pour la première fois, un site reposant sur le principe des réseaux sociaux, Viaduc, était présent. Ce site s’intéresse en effet depuis quelque temps, à la suite là aussi de ses alter egos américains (LinkedIn…), à l’utilisation de son outil de réseautage assisté par Internet dans le cadre du recrutement. Là aussi la cooptation est récompensée, mais pour le moment très modestement, par un an d’abonnement gratuit au site et à ses services (valeur 70 €).

Bien que cet aspect focalise les débats, le véritable changement introduit par ces acteurs se situe au-delà de la question de la rémunération de la cooptation, qui n’est pas nouvelle (voir les SSII notamment). Ces sites soulèvent à mon avis trois autres interrogations majeures quant à leur impact sur le marché du travail.

D’abord, lorsqu’on vient d’achever une étude sur « Internet et les intermédiaires du marché du travail » (pub !), on ne peut qu’être intéressé par ces modèles qui introduisent non seulement la catégorie d’intermédiaire en cooptation mais formalisent également l’activité… d’intermédiaire amateur. Avec tous ces nouveaux intermédiaires, les acteurs traditionnels, et en particulier les cabinets de recrutement, ne risquent-ils pas de se trouver mis à mal ? Apparemment non, à en croire les témoignages des cabinets utilisateurs de Jobmeeters et de Viaduc lors de la convention e-RH. En gros, les intermédiaires amateurs assureraient le travail traditionnellement aux chargés de recherche, c’est-à-dire aux « petites mains » des cabinets qui se voient confié le travail souvent ingrat d’investigation de premier niveau. A voir, mais je suis porté à penser que cela renforcera effectivement la nécessité, déjà soulignée dans notre étude, de réaffecter à l’évaluation et au conseil les gains de productivité dégagés grâce à Internet dans l’activité de sourcing.

Vient ensuite la question du « bruit ». L’un des principaux problèmes auquel est confronté le recrutement par Internet est l’abondance de candidatures mal ciblées, et la difficulté induite à séparer l’ivraie du bon grain: un « bruit » trop important noie le « signal ». Dans notre étude, nous avions distingué deux manières de traiter le problème : en aval, en utilisant les possibilités de tris sur critères formels des logiciels des gestion de candidature ; en amont, en choisissant des supports d’annonce à audience ciblée (sites spécialisés). Les sites de cooptation offrent une seconde solution amont : laisser faire le travail par les coopteurs. Il faudrait pouvoir mesurer les effets de ces différents choix sur la sélection obtenue. De manière intéressante, Jobmeeters avance l’idée selon laquelle la cooptation permettrait d’aller à l’encontre de la tendance du e-recrutement à rejeter les candidatures atypiques du fait du recours aux outils de tri automatique des CV. Un des fondateurs évoque même volontiers son cas : quinze ans d’expérience dans le recrutement, mais aucun diplôme spécifique… un gros handicap quand on répond à des offres Internet pour lesquelles il est nécessaire de passer le barrage de la sélection par critères formels, souvent fondée sur le diplôme justement.

Par contre, troisième et dernier point, les sites de cooptation n’iront pas à l’encontre des préférences des recruteurs pour les candidats déjà en poste. Bien au contraire, ils sont présentés comme des outils permettant avant tout de toucher les individus « passifs » vis-à-vis du marché du travail (le slogan de KarmaOne est révélateur : Find people who already have jobs). Une conséquence pourrait donc être d’accroître la rotation de la main d’oeuvre et la concurrence à laquelle sont confontés les chômeurs sur le marché du travail.

Voilà en tous cas un phénomène à suivre de près si la greffe prend.

A lire sur le web : deux articles de FocusRH, une présentation de Viaduc et un panorama des sites de cooptation.

Mise à jour – Je me suis inscrit sur Jobmeeters et CooptIn pour analyser les services plus en détails.

Sur CooptIn, il est fait allusion à une prime de cooptation, mais sans précision, et c’est l’accès au « marché caché » qui est mis en avant pour motiver les inscriptions sur la page d’accueil : contrairement à Jobmeteers, où les offres sont accessibles à tous, il semble que sur CooptIn elles soient envoyées aux inscrits en fonction de leur profil, sans doute pour garantir une certaine confidentialité (d’où l’argumentation sur le « marché caché ») mais aussi pour cibler précisément les coopteurs potentiels. Les renseignements à fournir pour s’inscrire sont d’ailleurs plutôt nombreux : âge, niveau de diplôme, expérience, dernier employeur, profession, secteur, lieu de résidence.

Si l’hypothèse d’un envoi ciblé des offres en fonction du profil se vérifiait, ce serait en quelque sorte aller à l’encontre de la théorie de Granovetter sur « la force des liens faibles » (« The Strength of Weak Ties » , American Journal of Sociology, 1973) qui fait référence sur les réseaux sociaux. En effet, selon Granovetter (qui en l’occurence s’intéressait à la recherche d’emploi), les individus avec lesquels on est faiblement lié ont davantage de chances d’évoluer dans des cercles différents et ont donc accès à des informations différentes de celles que l’on reçoit. Or si, les offres d’emploi ne sont envoyées qu’à une cible précise, cet effet est en partie neutralisé.
Jobmeeters fait quant à lui le choix de laisser aux inscrits la possibilité de s’abonner aux offres d’emploi selon des critères qu’ils définissent eux-mêmes. D’ailleurs, à l’inscription, les coopteurs n’ont pas de renseignements à fournir sur leur profil. Dans ce système, la confidentialité des offres d’emploi est moindre (ce qui peut restreindre la pénétration du fameux « marché caché »). Mais « l’effet Granovetter » est davantage mobilisé.

Mise à jour de la mise à jour (!) – L’hypothèse sur le fonctionnement de CooptIn se confirme (offres seulement « pushées » de manière ciblée vers les coopteurs jugés pertinents). Plus de détails sur CooptIn dans cet article très intéressant (y sont notamment dévoilés les tarifs recruteurs et le fait que la prime de cooptation est facultative).

4 commentaires »

  1. […] – En premier lieu, celle du “bruit”. Comme je l’avais déjà évoqué à la fin de ce billet, l’un des principaux problèmes auquel est confronté le recrutement par Internet est l’abondance de candidatures mal ciblées. Or Google Base, compte tenu de son audience probable et de sa très grande souplesse de publication, risque fort d’accentuer le problème côté candidatures et de l’étendre côté offres d’emploi (les premières annonces s’avèrent très hétérogènes et le spam y est assez présent). […]

  2. […] Cela devrait interpeller ceux qui ont lu ma précédente note sur la cooptation, et en particulier la mise en jour en fin du texte […]

  3. dominique Bolero said

    La cooptation par Internet est en effet une solution d’avenir pour les métiers avec des compétences pointues ou pour lesquels le marché est tendu.

    J’ai découvert un nouveau site : planete-cadre.com qui me paraît très professionnel.
    Je vous conseille vivemnet d’aller y faire un tour pour compléter votre connaissance du social net working.

    Bonne chance si vous décidez d’y coopter vous-même le smembres de votre réseau

  4. Dominique > message à la limite du spam… Je le laisse mais merci à l’avenir d’éviter de faire votre publicité dans les commentaires.

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