Une association d’employeurs peut-elle centraliser l’information sur le marché du travail, dans « l’intérêt général »?

Comme annoncé il y a quelque temps, voici ma première chronique sur FocusRH, qui porte sur l'association américaine DirectEmployers et son service JobCentral (en ligne ici avec un titre un peu différent).

De plus en plus d’entreprises se dotent de sites carrières (déf.) et y publient des offres d’emploi. Mais il n’est pas toujours évident d’attirer les candidats sur lesdits sites. La solution peut passer par leur référencement dans des agrégateurs d’offres d’emploi (déf.) (souvent appelés de manière un peu marketing "moteurs de recherche d’emploi"), qui, en concentrant l’information et l’audience, sont susceptibles d’alimenter les sites carrière en candidats.

Aux Etats-Unis, un modèle original d’agrégateur est celui de l’association DirectEmployers, un consortium à but non lucratif qui réunit aujourd’hui plus de 180 entreprises américaines parmi les plus importantes (IBM, General Electric, Ford, Hewlett-Packard, Intel, Procter & Gamble, Time Warner…). Fondé fin 2001, il a pour objectif de mettre en commun moyens et technologies pour permettre aux employeurs de disposer d’un outil autonome et non commercial de référencement des offres paraissant sur leurs sites carrières respectifs.

Le service est en ligne depuis début 2002 mais son utilisation est longtemps restée conditionnée à l’adhésion à l’association, qui impose un investissement annuel minimum conséquent (12 500 $ pour le simple statut "membre associé" qui ne donne pas de droits de vote). Ceci explique en partie pourquoi DirectEmployers n’est jamais parvenu à réellement s’imposer sur le marché américain, dominé par les "big three" : Monster, Careerbuilder et Hotjobs.

Mais, il y a environ un an, l’association a entamé une profonde mutation, symbolisée par l’adoption d’une nouvelle marque pour son offre de services : JobCentral. C’est essentiellement autour de deux axes que s’est organisée la mutation.

  • Le premier axe a consisté à offrir aux entreprises non membres les prestations d’un job board classique (déf.), mais à très bas prix. Il s’agissait de toucher les petites structures ne disposant pas de sites carrières. DirectEmployers a ainsi lancé en avril 2005, sur son nouveau site jobcentral.com, un service permettant aux entreprises de directement publier leurs offres moyennant le paiement d’une très faible contribution par annonce (25 $). Et, en janvier dernier, ce fût au tour de l’inévitable CVthèque : gratuite pour les entreprises membres de l’association, elle est proposée à un tarif symbolique pour les non-membres (25 $ l’année).
  • Pour autant, le modèle initial de l’agrégateur d’offre d’emploi n’a pas été marginalisé. Mais DirectEmployers a dû se rendre à l’évidence : Indeed et Simplyhired, deux agrégateurs apparus en fin 2004 et proposant un référencement gratuit des offres provenant des sites carrières comme des job boards, ont connu au cours de l’année 2005 une croissance très rapide de leur base d’annonces et de leur audience respectives, qui les a rapidement conduit à surpasser largement JobCentral sur ces deux critères purement quantitatifs.

    Plutôt que de lutter frontalement contre ces acteurs, DirectEmployers a choisi de les intégrer à JobCentral. Un choix assez logique compte tenu à la fois du caractère perdu d’avance de la bataille du chiffre et de la spécificité de la structure DirectEmployers. C’est ainsi que JobCentral propose depuis quelques semaines, en complément des résultats tirées de sa base d’annonces, un onglet "search the web" où apparaissent des offres en provenance d’agrégateurs tiers. D’autres acteurs avaient déjà proposé cette option, mais la spécificité de JobCentral est d’intégrer les quatre principaux agrégateurs indépendants présents aux Etats-Unis : Indeed, SimplyHired, mais aussi Jobster (qui propose un agrégateur depuis le rachat de Workzoo fin 2005) et Oodle (un agrégateur de petites annonces locales, dont des offres d’emploi).

    JobCentral ne se contente pas de développer une activité de "méta-agrégateur" : le site alimente également certains agrégateurs. C’est officiellement le cas pour Indeed, et pour Google Base, le service d’annonces gratuites lancée à la fin de l’année dernière par la firme de Montain View (Google Base peut recevoir des flux massifs d’offres d’emploi via une extension RSS).

Les relations entretenues avec les agrégateurs d’offres d’emploi n’en restent pas moins complexes et ambivalentes.

  • En premier lieu, sur JobCentral les résultats tirés de la base interne d’offres d’emploi et des quatre agrégateurs partenaires n’apparaissent que séparément et ne sont pas expurgés des annonces dupliquées : plutôt qu’une série d’offres rassemblant les cinq bases, on obtient cinq séries de résultats, qui plus est largement redondantes. Les doublons sont déjà par définition très nombreux sur chacun des agrégateurs et une véritable stratégie de centralisation de l’information aurait nécessité qu’une réponse soit apportée à ce problème, qui est ici au contraire décuplé.
  • En second lieu, les politiques de rediffusion des offres de la base interne sur les agrégateurs tiers sont très hétérogènes. Les relations semblent faire l’objet de degrés de formalisation très divers et, quand partenariat il y a, les offres des membres de l’association et celles des non-membres sont parfois traitées différemment. Par exemple, si les annonces des non-membres (simplement publiées via le service job board de JobCentral) sont transmises à Indeed, ce n’est pas le cas avec Google Base, où seules les offres des membres le sont. Notons également qu’il faut également être membre de l’association pour bénéficier de l’option de rediffusion sur l’America’s Job Bank, le site du service public de l’emploi américain.

JobCentral est donc un modèle de site emploi hybride et non stabilisé : à la fois agrégateur (pour les offres en provenance des sites carrières des entreprises membres), job board (pour les entreprises non-membres), méta-agrégateur (onglet rassemblant les résultats d’agrégateurs tiers)… et relais vers d’autres agrégateurs (selon, on l’a vu, des modalités assez complexes).

Au fond, ce modèle pousse jusqu’au paroxysme les tensions qui existent autour de la question de la centralisation de l’information sur le marché du travail. Du fait de la spécificité de sa structure, DirectEmployers peut se prévaloir de représenter "l’intérêt général" des entreprises. Elle ne s’en prive d’ailleurs pas et va même jusqu’à se présenter comme un "public service" dépassant le seul intérêt des entreprises. Elle est donc potentiellement un acteur "légitime" pour réaliser la centralisation de l’information sur le marché du travail. Mais elle a sans doute trop tardé à s’ouvrir aux entreprises non-membres et continue à distinguer partiellement les niveaux de services.

La cause de ces errements stratégiques est sans doute à chercher dans un problème du type "passager clandestin" : une structure délivrant un service non commercial est naturellement confrontée à cette question, à moins de réserver certains privilèges à ses membres, d’être financée sur une contribution obligatoire généralisée (comme l’Apec en France) ou sur fonds publics (comme l’ANPE en France). Notons que ce dernier cas de figure existe aux Etats-Unis, c’est celui de l’America’s Job Bank ; mais ce service est délaissé depuis deux ans par le Department of Labor qui a d’ailleurs fini par annoncer récemment sa fermeture pour le mois de juin 2007.

Face aux dilemmes stratégiques de l’association DirectEmployers et au retrait de la puissance publique, Indeed et SimplyHired, en proposant des services d’agrégation gratuits et sans grandes contraintes techniques, ont pu prendre aux Etats-Unis une place déterminante sur le marché de la centralisation des offres. Mais, ce faisant, c’est essentiellement sur la quantité d’offres agrégées que l’effort a porté, et non sur la qualité de l’information.


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5 commentaires »

  1. Jean said

    Intéressant… Comment expliquer que ce type de modèle ne se soit pas développé en France ?

  2. Bonne question !
    Je me permets de la retourner : il me semble qu’il faut avant tout se demander pourquoi cela a été possible aux Etats-Unis.
    A mon avis, ce pays remplissait deux conditions importantes : (1) une très forte concentration d’entreprises de taille mondiale, (2) une absence de tradition de service public de l’emploi.
    La France ne répond à aucun de ces deux critères…

  3. 123eemploi said

    Sauf erreur, en France, on n’est plus obligé de publier ses offres d’emploi sur anpe. Le « recensement » est donc aléatoire. et bon nombre d’entreprises ne publient QUE sur leur propres sites web (40%enviiron).

    La liberalisation du marché Européen offre maintenant ces possibilités.

    Et si 123emploi offrait enfin cela ? Un peu comme le panel mais sur le contenu du recrutement ? (total des offres, contenu discriminatoire…)

    Cela tombe bien…123emploi passe en gratuit pour les jobboards et recruteur qui ont plus de 20 offres en ligne….avec un volume actuel supérieur à 20.000 offres référencés…

    Allez ! Lançons le pari : Si vous montez l’association : Nous vous fournissons les chiffres 😉 [en fait nous les avons dèjà]

  4. 123emploi> Si vous parlez bien d'une association de type DirectEmployers, je vous répondrai que je suis un observateur pas un acteur. En outre, la capacité de ce type d'association à représenter tant les intérêts des recruteurs que des candidats reste à démontrer. Ceci dit, il semble que ce modèle intéresse de plus en plus de monde en Europe… et je suis bien sûr cela d'un oeil très attentif !

    Par contre, si vous parlez d'un dispositif d'observation, c'est autre chose… Je pense toutefois que cela devrait relever d'une initiative très large : anpe.fr dispose de près de 300 000 offres en ligne, et observer le marché du travail en ligne sans en tenir compte me paraît assez problématique…

    Quoi qu'il en soit, je note votre offre pour les entreprises publiant plus de 20 annonces par mois. Compte tenu de ce qui se passe aux Etats-Unis, il est normal que le marché de l'agrégation d'offres d'emploi bouge également (enfin) en France. Et, encore une fois, j'observe ces développements avec beaucoup d'intérêt 😉

  5. sem said

    Je me risque à une prévision. Les job-boards généralistes vont connaître un net déclin prochain. Il semble que l’on s’achemine vers une offre (volontairement cachée) exclusivement visible à partir des sites web des entreprises. Seuls les job-boards spécialisés continueront à tirer leur épingle du jeu. Les métiers en tension et l’offre tout venant régionale restera la spécialité d’anpe.fr

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