L’association DirectEmployers et la fin de l’America’s Job Bank (2)

Voici le petit complément promis dans ma précédente note. L’association DirectEmployers a donc lancé il y a quelque temps une nouvelle version de son site JobCentral baptisée « National Labor Exchange«  (le site n’est plus en bêta depuis la semaine dernière).

La communication de l’association met largement en avant son rôle dans la circulation et la transparence de l’information sur le marché du travail, via ses relations privilégiées avec les agrégateurs d’offres d’emploi (déf.) : c’est le fait que JobCentral alimente d’une part les principaux agrégateurs et permette d’autre part de les interroger simultanément depuis un point unique qui semble justifier l’appellation de « bourse à l’emploi ».

Ceci n’est pourtant guère nouveau : cela va bientôt faire un an que JobCentral développe cette stratégie. Le terme même de « National Labor Exchange » avait déjà utilisé par DirectEmployers pour un autre ensemble de services (en réalité, il s’agissait essentiellement d’une CVthèque). Mais, dans le contexte de la fin de l’America’s Job Bank (AJB), mettre l’accent sur cette dimension revêt bien sûr une dimension stratégique (ce n’est pas un hasard si la mention « JobCentral is provided as a public service by leading U.S. employers » apparaît bien plus ostensiblement dans la nouvelle version du site).

Autre élément à prendre en compte, qui n’est pas indépendant du premier, le contexte formé par les lois fédérales sur l’égalité des chances (Federal Equal Employment Opportunity -EEO- Laws), qui supposent qu’en cas de contrôle un employeur soit capable pouvoir démontrer à l’organisme chargé de veiller à leur application (EEOC) qu’il a fait un effort de bonne foi pour favoriser la diversité dans ses nouvelles embauches : ceci implique en particulier que les offres d’emploi fassent l’objet d’une diffusion sur des supports accessibles par tous. Comme le moyen le plus simple et le moins coûteux d’assurer cette accessibilité, la publication sur l’AJB, va disparaître en juin 2007, DirectEmployers compte bien occuper le créneau laissé vacant.

Je vous renvoie sur ces deux aspects – fin de l’AJB et lois EEO – à mon article pour la Chronique internationale de l’IRES. Je voudrais plutôt insister ici sur une autre problématique, celle de l’intérêt manifesté par DirectEmployers pour la nomenclature O*NET (pour Occupational Information Network).

Cette taxinomie, qui remplace le Dictionary of Occupational Titles (DOT), et qui, dans sa version 2006, distingue 946 professions, est, dans l’esprit, l’équivalent du ROME de l’ANPE. Elle est en effet conçue et documentée de manière à servir de répère de coordination en vue de faciliter les appariements sur le marché du travail : pour chaque métier, les différentes appelations sont indiquées, les tâches à effectuer et les compétences requises sont précisément décrites, et des indications sur les perspectives professionnelles sont données (ce dernier type d’information est absent du ROME). Voir par exemple la fiche métier Aerospace Engineers pour ce faire une idée de l’outil.

Dans la présentation d’O*NET, l’accent est mis sur la constitution d’un « langage commun » (ce qui correspond à l’approche conventionaliste des nomenclatures, vues comme repères de coordination conventionnels sur le marché du travail) :

« O*NET offers a common language for communication across the economy and among work force development efforts. It provides definitions and concepts for describing worker attributes and workplace requirements that can be broadly understood and easily accepted. Using comprehensive terms to describe the KSAs, interests, content, and context of work, O*NET provides a common frame of reference for understanding what is involved in effective job performance. »

Comme le ROME pour l’ANPE, O*NET est utilisé par le service public de l’emploi américain pour coder les offres d’emploi. Pour appuyer son ambition affichée de remplacer l’AJB condamnée à disparaître en juin 2007, DirectEmployers se devait donc de l’intégrer, au moins partiellement : nouer des relations privilégiées avec les quelque 2000 services emploi des Etats et remplir auprès d’eux la mission de l’AJB, suppose de parler le « langage commun ».

Les services que DirectEmployers va proposer gratuitement à l’ensemble des structures emploi des collectivités territoriales américaines sont doubles :

  • mise à disposition des offres d’emploi de JobCentral (via FTP ou par l’intermédiaire d’une API, au choix), qui pourront être reprises sur leurs sites ;
  • possibilité de fournir à ces sites la technologie de recherche d’emploi (ce qui vient directement concurrencer les offres proposées par les acteurs comme Monster Government Solutions).

Les choses ne sont pas très claires, mais il semblerait que les offres d’emploi mises à disposition du réseau du service public de l’emploi soient celles des seuls adhérents de DirectEmployers (on trouve sur JobCentral trois types d’annonces : celles des entreprises qui paient leur cotisation, qui sont agrégées à partir de leur sites carrières respectifs ; celles entreprises non adhérentes, qui publiées directement sur JobCentral comme sur un job board classique ; celles en provenance des agrégateurs tiers, Indeed, SimplyHired, etc., qui n’apparaissent qu’en second rang – voir cette note pour mieux comprendre l’articulation entre ces différentes catégories d’offres).

Problème, les adhérents de DirectEmployers utilisent généralement des nomenclatures peu précises et souvent ad hoc pour leurs sites carrières, à partir desquels les offres d’emploi sont agrégées par l’association. DirectEmployers doit donc recoder les offres avant de les mettre à disposition du réseau du service public de l’emploi. L’association s’appuie pour cela sur un outil automatique, l’O*NET-SOC AutoCoder, qui analyse l’intitulé et la description de l’emploi pour appliquer ensuite à l’offre un code O*NET.

Mais ce qui est particulièrement intéressant est que l’association DirectEmployers ne voit pas cette taxinomie seulement comme une contrainte, un passage obligé dans le dialogue avec les services emploi des Etats, mais qu’elle semble aussi la considérer comme une ressource susceptible de fournir sur son propre site – JobCentral – un dispositif de coordination efficace.

Ainsi, à terme, on aurait a priori sur JobCentral :

  • d’un côté, les résultats de l’interrogation de la base propre du site, dont les offres bénéficieraient du passage par la moulinette de l’Autocoder O*NET, facteur de réduction du « bruit » (à condition bien sûr que la technologie de codage soit efficace),
  • et, de l’autre, les résultats de l’interrogation des agrégateurs partenaires, au contraire fortement exposée au risque de « bruit » du fait d’algorithmes de recherche non seulement hétérogènes mais reposant en outre sur de simples mots-clés.

Cette dichotomie m’apparaîtrais tout à fait fonctionnelle du point de vue de la stratégie de DirectEmployers, qui, à l’instar d’autres acteurs, souhaite vraisemblablement privilégier ses propres offres : l’association ne fait appel aux agrégateurs qu’en tant que « ressources aditionnelles » interrogeables par un clic supplémentaire et vers lesquelles le candidat peut de tourner en cas de « silence » de la base interne. Par ailleurs, derrière le discours sur la centralisation de l’information sur le marché du travail, la réalité est celle d’une transparence largement factice, du fait justement du « bruit » généré par l’absence de dispositif de coordination commun.

Notons sur ce dernier point que l’absence de dispostifs communs se fait ressentir ici à deux niveaux pour les offres en provenance des agrégateurs tiers :

  • au niveau des différents sites dont ils rassemblent les offres (sites carrières et job boards), ce qui pose un premier problème au moment de leur indexation,
  • au niveau des agrégateurs eux-mêmes, ce qui pose un second problème au moment de l’interrogation simultanée de leurs bases par JobCentral.

Le « bruit » est donc en quelque sorte démultiplié… avec pour conséquence probable que des candidats attirés par le fait que JobCentral se présente comme LA bourse à l’emploi en ligne, se tournent finalement plutôt vers les offres de la seule base interne, moins bruitée et plus directement accessible. Mais ceci est sans doute l’effet recherché…

2 commentaires »

  1. Merci pour vos articles toujours aussi riches.
    Savez vous si il existe des outils, tel que l’O*NET-SOC AutoCoder, pour la nomenclature ROME ?
    C’est un sujet qui m’intéresse😉 surtout dans une optique de réduction de bruit et « matching » des offres.
    Franck

  2. Bonjour Franck,

    Très bonne question😉

    Le site de l’ANPE dispose depuis environ un an d’un système permettant aux candidats de retrouver facilement le code ROME correspondant à leur métier : on saisit un mot-clé et on obtient une série de catégories ROME parmi lesquelles il faut choisir pour ensuite interroger la base d’offres d’emploi.
    http://www.anpe.fr/consultationoffres/InitialiserCriteres.do

    Ceci dit le système me semble très fruste : à première vue, il se contente de chercher le mot-clé dans les intitulés d’emploi du code ROME (essayez par exemple de saisir le mot-clé « communication »).
    Je sais que l’Apec a travaillé avec Lingway sur une technologie sémantique, mais, à ma connaissance, il n’y a rien de tel côté ANPE.

RSS feed for comments on this post · TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :